Synonyme d'art du voyage depuis 1854, Louis Vuitton continue d'ajouter des titres à sa collection « Fashion Eye ». Chaque livre évoque une ville, une région ou un pays, vu à travers les yeux d'un photographe. Avec Normandie, Louis Vuitton exhume les archives du photographe Jean Moral, qui a traversé deux fois l'Atlantique sur le pont du navire français.

Le 9 février 1942, le paquebot Normandie brûlé et chaviré dans le port de New York. Les travaux de réparation avaient commencé suite à la réquisition du navire le 11 avril 1941 par le Congrès américain. Appliquant la loi d'angary, le paquebot de luxe a été transformé en navire de guerre avec pour objectif d'accueillir près de 16 000 soldats. Le navire a perdu son pavillon et son nom a été changé en USS Lafayette. Les circonstances de l'incendie restent aujourd'hui inconnues, voire obscures. L'incendie a pris naissance dans le salon principal et aurait été accidentel, causé par le démontage de colonnes et la maladresse d'un ou deux ouvriers au chalumeau. Mais le truand américain Lucky Luciano se vante de lui avoir ordonné de faire pression sur les autorités du port de New York pour assurer la protection.

“Je pensais que cela n'interférerait pas avec notre effort de guerre puisque le navire n'était pas prêt et qu'il n'y aurait pas de soldats ou de marins américains à bord. J'ai donc fait répondre Albert qu'il avait le feu vert. Quelques jours plus tard, j'ai entendu à la radio que le Normandie était en flammes et qu'ils ne pensaient pas pouvoir la sauver. Ce salaud d'Anastasia avait vraiment fait un excellent travail. “

Chanceux Luciano, Lucky Luciano : Le Testament, Paris, La Manufacture des livres, 2014, 2e éd. 500 pages

Le feu se propage aux ponts, cabines et salons et provoque une évacuation chaotique. L'incendie a été éteint sous près de 10 000 tonnes d'eau, et le poids de l'eau combiné aux marées a coulé le navire dans le port de New York. En temps de guerre, les projets commerciaux et politiques de relance du navire n'ont pas abouti et la France et les États-Unis ont tenté de se débarrasser de l'épave après la guerre. C'était la fin d'un mythe, d'un joyau industriel comme du raffinement français.

le Normandie fut inauguré le 27 mai 1935. Il ne traversa l'Atlantique que pendant quatre ans, de ses premiers jours à son dernier voyage le 23 août 1939. Le navire ne rencontra pas le succès commercial escompté et fut peu rentable, si l'on en juge les premiers travaux nécessaires à la construction dans les chantiers navals de Penhoët à Saint-Nazaire débutent en 1929. Cependant, pendant plusieurs années, il représente une figure du raffinement français, ainsi qu'une preuve de la vivacité de son industrie.

A l'époque de sa mise à l'eau, c'était le plus gros navire de son temps et réclamait tous les superlatifs. Il mesurait 313,75 mètres de long et 35,90 mètres de large, quand les superpétroliers d'aujourd'hui, parfois enroués et immobiles dans les grands canaux internationaux, font 400 mètres de long. La démesure d'avant-guerre est en fait la même aujourd'hui. Trois cheminées se dressaient sur son pont et il fonctionnait à l'aide de 29 chaudières à turbine, développant 160 000 chevaux. Il pouvait atteindre des vitesses allant jusqu'à 30 nœuds, à tel point qu'il a battu à trois reprises le record du Ruban Bleu – la traversée de l'Atlantique la plus rapide entre Bishop Rock (Europe) et New York (USA), 3000 milles – entre 1935 et 1937. Plus de ses dimensions imposantes, ses records et ses gigantesques engins, il a poussé le raffinement dans tous les domaines propres au voyage.

le Normandie pouvait transporter 3327 personnes – 1972 passagers et 1355 membres d'équipage. Les passagers étaient répartis en plusieurs classes, de la chère classe « Cabine » à la classe « Touriste » et à la 3e classe. Ils ont profité d'un décor raffiné, prenant leurs repas dans une salle à manger de 86 mètres de long et 8 mètres de haut sous plafond, où la lumière rayonnait sans dévoiler l'horizon. La Compagnie Générale Transatlantique a fait appel à de nombreux artistes pour décorer les pièces communes et les chambres, tel Jean Dunand qui a conçu le fumoir, le décorant d'allégories rappelant les plaisirs terrestres. Les matériaux utilisés pour la décoration évoquaient la splendeur de l'artisanat, du marbre aux tapisseries d'Aubusson.

Le principal plaisir des passagers résidait dans le large éventail de divertissements proposés. Restaurants et bars aux heures des repas, mais aussi une piscine couverte sur le pont promenade, un court de tennis à l'abri du vent, tir aux pigeons, stand de tir ou mini-golf. Les passagers pouvaient imaginer une romance dans le jardin d'hiver, rire dans la salle de divertissement, prier dans une chapelle ou une synagogue, ou simplement prendre un bain de soleil. A ces plaisirs l'équipage se devait d'offrir un service de qualité, incarné par le chef Gaston Magrin et sa brigade (136 personnes en cuisine, 194 dans les salles de réception).

Pour promouvoir cette excellence du voyage, la Compagnie générale transatlantique fait largement appel à la publicité et à la presse de l'époque, française, enthousiasmée par le fleuron de son industrie, autant qu'américaine. Cette campagne médiatique et la place accrue accordée à la photographie sont parfaitement résumées par Sylvain Besson, directeur des collections du musée Nicéphore Niépce, dans l'ouvrage. Formé par Pierre Boucher et Louis Caillaud, le photographe et dessinateur Jean Moral a publié Déambulations parisiennes dans Vu, UNErt et Médecine ou alors Paris-Magazine avant de se voir confier en 1935 un reportage sur la construction du Normandie par Bazar de Harper, réalisé par Carmel Snow. Jean Moral faisait également partie du voyage inaugural, accompagné de quelques mannequins habillés par le magazine américain. Puis quatre ans plus tard, il revient à bord à l'invitation de la Compagnie Générale Transatlantique pour un reportage publié dans le nouveau magazine Correspondre.

Dans cet opus en forme d'archive, Normandie des Éditions Vuitton a choisi de suivre ces trois campagnes en privilégiant les planches contact. Il est assez rare de voir autant de planches contact dans un livre. Ils sont souvent utilisés comme contrepoint, comme détails. Le livre utilise leur plus grand potentiel, montrant les choix faits par le photographe ou la rédaction des journaux, révélant aussi des séries entières, des atmosphères et des moments (un dîner, une danse, un shooting avec des modèles), ainsi que des photographies rejetées. On pense à la fin de la série Arte, Contacts. Cette omniprésence des planches contact recouvre (avec succès) la page, des centaines de clichés se succédant et donnant un délicieux vertige. Tantôt ce sont la page entière, tantôt une ligne ou une colonne, tantôt deux images bordées par les bandes noires immuables.

La composition montre les approches de Jean Moral. Sur le chantier naval, il se concentre sur les dessins de l'armateur, sur le gigantisme du navire, sur les petites mains au travail, les ouvriers sculptant et vissant, frottant et tirant, sur les brumes du port et la masse incolore des étraves comme une menace immuable. Cette série nourrit un imaginaire collant, sombre et ferreux qui sera ensuite exploité dans le film de Jean Grémillon Remorques (1941) avec Jean Gabin et Madeleine Renaud et surtout dans le roman de Jean Genet Querelle de Brest (1947).

Si les plans choisis par Bazar de Harper pour l'inauguration évoquent principalement la mode et montrent les mannequins dans une sorte d'état de grâce, de joie ludique, les planches contact de Moral montrent la première traversée sous toutes les coutures : des journalistes juchés sur un dériveur aux petits navires dans le sillage du géant, en le port de New York. Le photographe semble pourtant plus sur le pont qu'à l'intérieur, donnant l'idée d'une traversée rythmée par les animations.

Le publireportage commandé par la Compagnie générale transatlantique et édité par Correspondre est plus exhaustif. « Il s'agit de louer le Normandie, de louer la qualité des services offerts aux passagers, de louer le succès commercial, de louer le personnel de bord », précise à juste titre Sylvain Besson. Le photographe essaie de couvrir tous les métiers et pointe systématiquement son Rolleiflex sur l'activité foisonnante du navire, donnant à la série une approche sociologique.

Ces voyages, réunis en un seul livre, donnent une idée de la folie de l'entre-deux-guerres, du faste et des divertissements insouciants malgré les tensions diplomatiques, la montée du nazisme et l'éclatement des nations menant à la Seconde Guerre mondiale. Ces photographies sont l'actualité d'une course à la fois industrielle et artistique entre les nations occidentales. Mais au-delà du cadre géopolitique, elles évoquent aussi tout le raffinement apporté à l'effort d'un voyage. Ils évoquent un esprit, une forme de joie douce, éminemment nostalgique, même si cette époque n'est connue que par une frange vieillissante. C'est en une phrase simple, un merveilleux voyage.

Normandie – Jean Moral

Un livre des Éditions Louis Vuitton
Collection « Fashion Eye », 2021.
128 pages, 50 €.
Disponible en ligne.


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